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trimestrale - ISSN 1121-0095, ISSN elettronico
1594-2201
anno 22, numero 4, ottobre-dicembre 2004 |
Organisée le 1er mars 2004 à Paris par la section Étude et recherche de l'Association des bibliothécaires français (ABF), une journée d'étude s'est penchée sur la situation et le rôle des bibliothèques dans la société mondiale de l'information. Après un exposé relatif aux mutations de l'industrie de l'information et à leurs conséquences sur les usages et les médiations de l'information [1], trois interventions ont mis l'accent sur les aspects politiques, juridiques et sociaux de la société de l'information et leur impact sur les bibliothèques [2]. Les textes en sont accessibles sur le site de l'ABF : www.abf.asso.fr/article.php3?id_article=318.L'évolution propre au modèle économique capitaliste ainsi que l'apparition des techniques de numérisation et des réseaux électroniques au niveau mondial ont modifié considérablement le paysage de l'industrie de l'information.
Les mutations de l'industrie de l'information
On a ainsi pu noter une mutation de la filière de la mise à disposition de l'information composée auparavant de divers blocs différenciés : les éditeurs primaires et les éditeurs secondaires couverts par des médiateurs que sont les agences d'abonnement, soit des centrales d'achat, et des serveurs qui assument un rôle d'agrégateurs. Aujourd'hui, les très grands éditeurs primaires [3] tendent à contourner la dimension intermédiaire, en s'adressant directement au client final, pour contrôler et rationaliser les marges ainsi que les services désormais personnalisés. Ils se démarquent ainsi davantage du grand nombre de petits éditeurs qui subsistent encore [4]. Les éditeurs secondaires, ceux qui gèrent des bases de données bibliographiques, écartés au début des années quatre-vingt lors de l'apparition des bases en texte intégral et de l'Internet, font l'objet d'un regain d'intérêt depuis 2002, pour l'instant surtout dans les pays anglo-saxons. Ceci a fait apparaître une tension entre les éditeurs primaires qui entendent créer des bases de liens à partir de leurs fonds et les éditeurs secondaires traditionnels [5], qui se voient par exemple interdire de faire des résumés [6].
Les métiers eux-mêmes ont des profils différents. Ainsi, en matière de référencement, des éditeurs primaires comme les grands agrégateurs en texte intégral [7] qui disposent des fonds veulent proposer également des outils de référencement (indexation et résumé) automatiques dont les performances s'améliorent progressivement alors que les producteurs secondaires traditionnels utilisent encore des procédures manuelles, plus pertinentes pour l'instant, mais dont les coûts sont plus élevés. On a constaté aussi que la plupart des chercheurs scientifiques utilisent des moteurs généralistes [8] bien que ceux-ci, qui répondent à une logique grand public fondée entre autre sur le référencement payant, ne soient pas satisfaisants. Mais très prochainement pourrait être proposé un service payant, plus pertinent, d'où serait exclu le référencement payant.
En ce qui concerne les médiateurs commerciaux, il apparaît que les agences d'abonnement, dont le nombre a considérablement réduit, pourraient évoluer en devenant des agrégateurs de contenus proposant des périodiques électroniques multi-éditeurs [9]. Elles proposeraient des services de gestion de contenus à de petits éditeurs ou deviendraient des producteurs directs de contenus après avoir racheté des bases de données bibliographiques, élément clé pour l'accès à des produits numérisés. Quant aux serveurs traditionnels, ils sont désormais confrontés à des producteurs de contenus [7] et à de nouveaux agrégateurs [10] qui font également concurrence aux bibliothèques [11]. Celles-ci participent elles-mêmes à cette nouvelle logique en numérisant leurs périodiques, généralement proposés en accès gratuit, et en mutualisant les fonds reversés parles diverses institutions appartenant au système qu'elles ont créé [12].
On note également un rétrécissement de la chaîne de l'information, en particulier dans le domaine scientifique, où ce sont les mêmes acteurs qui produisent et utilisent l'information. En outre, pour faire face à des prix inflationnistes et à des contraintes budgétaires, les bibliothèques [13] ont joué ainsi un rôle majeur dans l'apparition des revues en libre accès [14] et dans l'apparition de nouvelles revues en ligne [15].
La logique de concentration de l'édition se poursuit et trois groupes occupent aujourd'hui 40 % du marché. Cela implique que l'on se trouve face à un nombre de fournisseurs plus réduit, ce qui a un impact lors des négociations contractuelles. Les licences d'usage [16] modifient les relations entre les fournisseurs de contenus et les usagers. Mais, face à la concentration de l'offre, on constate aussi une concentration de la demande puisque les clients représentent un moins grand nombre d'entreprises et qu'apparaissent des consortiums de bibliothèques et d'universités. Mais cette logique consortiale a permis aussi d'engager un dialogue pour la mise en œuvre de solutions nouvelles.
Le paysage évolue et les acteurs ont souvent des intérêts
contradictoires. Les très grands acteurs de l'industrie de l'information
et la myriade d'acteurs petits et moyens répondent désormais
à une logique de services. Des partenariats se créent entre
petits éditeurs et sociétés savantes [17]
et les médiateurs de l'information assument un rôle nouveau.
Si aucun nouvel acteur directement issu de l'Internet n'a émergé,
on note le poids de la mutualisation pour l'accès à la production
de petits éditeurs et l'apparition de multiples agrégateurs.
En revanche, l'impact réel que pourraient avoir les moteurs de recherche
reste encore difficile à déterminer.
Les bibliothèques doivent désormais faire face à
une situation complexe liée à la diversité des guichets
d'accès aux contenus numérisés. En outre, les produits
et services d'information ont également évolué.
L'information est désormais proposée à des niveaux très fins - l'article ou l'extrait d'ouvrage - modifiant ainsi la notion même de produit d'information lorsque l'usager petit composer son propre document à partir d'éléments épars. La valeur ajoutée d'un service réside à présent dans l'offre de documents munis d'un grand nombre d'hyperliens et intégrés dans des bases de liens multi-éditeurs [18]. Les outils proposés, correspondant à un ensemble de tâches propres à un secteur d'activité particulier [19], sont intégrés directement dans le poste de travail du client et représentent des systèmes à très haute valeur ajoutée susceptibles aussi de remplacer les bibliothèques. Celles-ci auraient, en revanche, un rôle à jouer dans l'exploitation du web ouvert, par la création de produits exploitant les informations non éditoriales (forums) à l'aide de logiciels de bibliométrie et d'extraction. Dans ce cadre, elles assument un rôle de repérage et de validation qui constitue un renouveau de la fonction.
Toutes ces tendances ont un impact sur la mission traditionnelle des médiateurs de l'information. Si des points restent préoccupants, en particulier en matière de conservation de l'information puisque les éditeurs répondent à une logique de marché et non à une logique patrimoniale [20], mais aussi en ce qui concerne les fonctions de référencement (index, résumé) automatisées, les bibliothèques ont un rôle à jouer dans les systèmes de communication par la mise à disposition d'outils pour la création de nouvelles revues et de supports à accès gratuits, la création d'une valeur ajoutée navigationnelle, la création avec divers partenaires de bibliothèques virtuelles multi-éditeurs, ainsi que le traitement du web ouvert par un repérage et une validation de tous les contenus.
Les aspects politiques
Dans le domaine politique, l'attention a été portée sur les principales étapes qui ont précédé le Sommet mondial de la société de l'information qui s'est tenu en décembre 2003 et sur l'action de l'IFLA qui a permis aux bibliothèques d'être mentionnées dans le plan d'action défini lors de ce sommet. La Fédération internationale des associations de bibliothécaires et des bibliothèques avait, en effet, organisé en novembre 2003 une réunion qui avait regroupé deux cents représentants des bibliothèques issus de soixante-dix pays différents et préparé les rencontres avec les représentants du monde politique en mettant en relief diverses actions concrètes déjà menées ou susceptibles de l'être dans le monde. L'IFLA propose également divers supports pouvant être utilisés par les bibliothèques pour effectuer des actions de lobbying et de marketing au niveau national, régional ou local.
Les aspects juridiques
L'équilibre entre les intérêts privés et l'intérêt général que fort trouvait dans les systèmes de droit d'auteur et de copyright grâce, entre autres, à la limitation de la durée des droits de fauteur et à une série d'exceptions, autorisant un certain nombre d'usages, est bouleversé par l'environnement numérique.
Sur un Internet où semblent circuler librement les œuvres protégées, la balance avait semblé pencher clans un premier temps du côté des usagers. Les auteurs et les producteurs ou les éditeurs qui les représentent ont réagi par des procès, par des actions de lobbying pour infléchir les projets de loi en leur faveur, en installant des protections techniques et en régissant l'accès aux rouvres par des contrats dont ils définissent librement les conditions, menaçant ainsi les exceptions traditionnellement autorisées. Les utilisateurs ont réagi parallèlement, quoique avec moins de force, également par des actions de lobbying, mais aussi en se regroupant au sein de consortiums pour négocier des contrats avec de meilleurs atouts et en développant et soutenant de nouveaux modèles économiques et juridiques d'accès dit libre à l'information.
Bien que les clés permettant de décrypter la situation ne soient pas encore connues, se pose alors la question de savoir où se situera le centre de gravité du nouvel équilibre qui devrait être établi. Pour l'instant, on note un rapprochement entre les systèmes de droit d'auteur et de copyright qui doivent faire face aux mêmes défis, une concentration des droits, résultat d'une stratégie économique adoptée parles industries culturelles, une érosion très nette du domaine public, l'impact important des systèmes techniques, mais aussi le succès des modèles dits alternatifs. On tend certainement vers un nouveau modèle, qui s'appuie d`ailleurs sur les systèmes juridiques de protection traditionnels, mais le débat entre propriété et liberté dont l'enjeu est la connaissance, doit être également politique.
Les aspects sociaux
Bien que le support ait changé, les bibliothèques resteront toujours un lieu d'apprentissage des clés de lecture, désormais par la maîtrise des outils présents sur les matériels pour pallier le faible niveau actuel des usagers [21]. Si les locaux, où les collections prennent de moins en moins de place, changent d'aspect, on travaillera toujours sur des outils proches des outils bibliothéconomiques classiques, mais ceux-ci seront utilisés pour naviguer de manière efficace dans l'information abondante disponible sur les réseaux et pour sélectionner l'information pertinente par des procédés de validation rigoureux. Si les bibliothèques assument toujours une mission de mise à disposition de l'information qui doit rester gratuite, ce sont les procédés d'identification qui joueront désormais un rôle central. Le support, bien due neutre, pose des problèmes de conservation et implique une modification des usages de l'utilisateur final, des accès qui se font désormais à partir d'un ordinateur et des pratiques à partir d'un bureau virtuel.
Pour échapper aux grands groupes éditoriaux et apporter sa propre valeur ajoutée, il importe de savoir normaliser les informations et les compétences. Aujourd'hui, le bibliothécaire est un modérateur et un animateur plus qu'un conservateur, et il doit apporter son savoir-faire pour réaliser diverses productions intellectuelles, sans intermédiaires, mais en utilisant divers métiers présents clans son environnement immédiat (informaticiens, journalistes, ergonomes, gestionnaires, etc.). Il doit garder une approche pédagogique mais en évitant l'écueil qui consisterait à se limiter à réaliser des actions d'initiation technique. Si l'évolution des usages et des pratiques n'est pas une révolution car le dialogue vers l'usager représente toujours l'une des pratiques fondamentales, celui-ci aura désormais plus d'importance que l'apport de savoirs fondamentaux. La richesse d'une bibliothèque ne se mesurera plus d'ailleurs dans l'exhaustivité des collections mais dans la qualité des services offerts et dans son degré d'ouverture. Si, avec le changement culturel en cours, le rôle social assumé traditionnellement par les bibliothèques prend de nouvelles dimensions, elles resteront le lieu de tous les savoirs et de l'approche de la connaissance.
Note
* - L'AIDA ringrazia l'ADBS e l'Autrice
per averle concesso di pubblicare il contributo apparso in "Documentaliste
- Sciences de l'information", 41 (2004), n. 2, p. 117-119.
1 - Les mutations de l'industrie de information
: quel impact sur les usages et les médiations de l'information,
par Michel Vajou, consultant responsable du cabinet M.V. Études
et conseil.
2 - Les conséquences pour les
professionnels de la documentation : aspect politique, par Jean-Philippe
Accart, Réseau des bibliothèques de Suisse occidentale (RERO)
; aspect juridique, par Michèle Battisti, Association des professionnels
de l'information et de la documentation (ADBS) ; aspect social par François
Michaud, président de l'ADDNB.
3 - Comme Elsevier ou Kluwer.
NB : Les exemples cités dans ces notes ne visent
qu'à évoquer concrètement un type d'acteurs et n'ont
aucun caractère exhaustif. Le support de l'intervention de Michel
Vajou était plus complet.
4 - Sous la pression des grands éditeurs,
PubSciences, financé par les pouvoirs publics et qui servait de
vitrine aux petits éditeurs, a été fermé.
5 - Comme l'Institut de l'information
scientifique et technique (INIST).
6 - Un procès sur la faculté
de faire des résumés oppose en ce moment la Chambre de commerce
et d'industrie de Paris et un éditeur de périodiques économiques.
7 - Comme Lexis-Nexis ou Factiva.
8 - Comme Yahoo! ou Google.
9 - Science Direct est un agrégateur
propriétaire.
10 - Comme Ingenta ou ProQuest.
11 - Ceci concerne pour l'instant davantage
le marché américain, mais l'Europe devrait être également
concernée.
12 - Comme Highwire.
13 - L'Association of Research Library,
par exemple.
14 - Le libre accès est fondé
sur un système où l'auteur (généralement son
institution) paie pour que son article puisse être librement consultable.
Ce modèle pourrait être appliqué au monde économique
où des entreprises sont également émettrices (obligations
légales) des informations qu'elles consomment.
15 - Comme SPARC.
16 - Une licence peut, par exemple,
interdire certains usages traditionnels comme la conservation ou le prêt
entre bibliothèques.
17 - Plusieurs éditeurs et sociétés
savantes de divers pays du Commonwealth ont créé un portail
des sciences de la terre intitulé Geosciences qui est un guichet
unique de leur production.
18 - Des bibliothèques américaines
ont intégré le produit Cross Ref dans leur propre fonds numérisé.
19 - Dans le domaine financier mais
aussi dans le domaine scientifique (ISI Web of knowledge).
20 - L'éditeur Elsevier a signé
un accord pour la conservation de ses publications avec la bibliothèque
nationale des Pays-Bas.
21 - Même si la plupart des usagers
disposent déjà d'ordinateurs et de divers logiciels.